Quelques gouttes de café

Et si on parlait café ce matin ? J’aime bien le mien avec du lait, dans une grande tasse, de préférence légère, jolie, voir même belle, je dirais presque ergonomique, même si je vous l’accorde que cela ne change en rien le goût du liquide qu’elle contient, mais le café, comme le thé, c’est avant tout une question de sentiments.

J’étais assise sur la chaise, ou plutôt je m’étais mise en boule sur la chaise, mes jambes pliées, mes bras autour d’elles, ma tasse de café presque brûlant dans mes mains.

On parlait politique, c’est bien beau ces t-shirts à cinquante euros que tu achètes afin d’encourager la petite boutique française, et ces sacs en coton que je me trimballe afin d’éviter le plastique lors de mes courses, et ces produits de beauté que tu te fabriques avec des ingrédients commandés sur Internet et dont l’empreinte carbone est cinq fois plus grande que le déo du supermarché. C’est bien beau tous ces ampoules basse consommation qui nous donnent le sentiment de changer le monde à notre échelle, pendant que les enseignes lumineuses des grandes surfaces rayonnent toute la nuit dans nos villes dont le ciel n’a plus d’étoiles. C’est bien beau de prendre son vélo et se forger un chemin entre les camions qui livrent de millions de bricoles produites à l’autre bout du monde, et qui ne servent à rien d’autre qu’à entretenir une illusion d’abondance toujours moins chère.

C’est bien beau de se dire que nous sommes acteur de notre destin, et que chaque geste, chaque sacrifice nous amène plus proche de l’utopie d’un monde qui ne meurt pas. Mais la réalité, c’est que tes fringues à cinquante balles l’unité n’arrêteront jamais l’exploitation des milliers d’ouvriers dans les pays pauvres, tout comme mes sacs en coton (bio!) ne changeront pas les milliers de tonnes de plastique qui sont en train de nous envahir jusqu’aux moindres recoins. Et même si je suis admirative de ta détermination de prendre le vélo tous les matins, même sous la pluie, sache que ce gadget que tu as commandé hier soir sur je ne sais pas quel site pèse plus lourd que si tu t’étais autorisé d’aller en voiture ce jour-là lorsqu’il pleuvait des cordes.

Et non, ne me dites pas que si tout le monde arrêtait de faire ci, de faire ça, ensemble nous aurions la force de changer le monde. Parce que les gens ont des gosses qui râlent le soir, des factures à payer, des drames à vivre, des moments de bonheur à savourer, des plannings à gérer, des frigos à remplir. Et tant que le système est architecturé uniquement pour les faire consommer toujours plus, toujours moins cher, sans réfléchir, sans se poser des questions, tant que l’indicateur du bonheur d’un peuple reste son pouvoir d’achat, tant que nos villes n’auront pas retrouvée leur ciel étoilé, tes petits efforts, mes petits efforts, nos petits efforts ne seront rien d’autre qu’une goutte d’eau claire dans un océan de plus en plus pollué, et de plus en plus vide.

J’étais assise sur la chaise, ou plutôt je m’étais mise en boule sur la chaise, mes jambes pliées, mes bras autour d’elles, ma tasse de café presque brûlant dans mes mains. Il était tellement bon ce café, et nous étions comme suspendus dans un moment presque parfait, ou peut-être, c’était juste mon impression, peu importe, les moments parfaits, comme le café, comme le thé, c’est avant tout une question de sentiments.


You jump, I jump, Jack

“You jump, I jump, Jack !”
Rory Gilmore, The Gillmore Girls

Parfois, il faut juste continuer.

Même si on a l’impression que la route que l’on suit ne mène nulle part. Même si chaque pas porte le poids d’encore une nouvelle incompréhension. Même si on a peur de se retrouver dans un endroit dont les points cardinaux ne correspondront jamais aux nôtres. Même si celui qui marche à nos côtés n’est parfois qu’une ombre toute froide.

Parfois, il faut juste y croire.

Je me souviens de ce jeu d’enfant : on se laisse tomber en arrière et l’autre nous attrape. Sauf qu’en grandissant on égaré notre capacité à croire. Pas juste en l’autre. Mais aussi en nous-mêmes. On doute d’abord que quelqu’un soit là pour nous attraper. Et on doute ensuite de notre capacité à attraper celui qui en besoin, au moment où il en a vraiment besoin. Nos mécanismes de défense deviennent des peurs, qui nous dessinent une image déformée de nous-même.Souvent, croire, c’est tout simplement être celui qui est prêt à attraper l’autre.

Parfois, il faut juste lâcher prise.

Oublier hier et ne pas penser à demain. Enfuir dans nos poches les cartes que nous nous sommes construites, et accepter de prendre des sentiers moins battus. Accepter d’être perdus, vulnérables, sans avoir un plan de secours forgé avec soin pendant de longues nuits blanches. Arriver à apercevoir la beauté qui se cache derrière le simple fait de ne pas tout maîtriser. Car renoncer à vouloir tout contrôler, c’est aussi laisser la place à l’imprévu, à la surprise, aux étoiles filantes, aux rêves qui débordent dans nos pensées un dimanche matin, aux disputes qui finissent par se noyer dans des câlins, aux moments où l’on se sent incompris, aux baisers goût chèvre miel, à la simplicité d’être tout simplement.

Parfois, il faut laisser aux gens le temps de nous surprendre.


Mon pays, un peu comme une maison, un peu comme une enfance

Il était une fois mon pays. Je n’en avais pas vraiment conscience.

Un pays, c’est un peu comme la maison qui t’as vu grandir. Enfant, tu ne prends jamais le temps d’y penser. Elle est là, tout autour de toi, elle abrite ton univers, tes doudous, tes chagrins, tes fous rires, le yaourt que tu as versé sur la jolie nappe toute neuve. Puis un jour, tu la quittes sans regarder en arrière, car, en fin de compte, ce ne sont que des murs. Et des murs, il y en a plein dans le monde. Et le monde est vaste.

Et un jour, tu en trouves une autre. Qui devient la tienne. Et parfois, ton âme requit un temps d’adaptation. Chez soi, c’était là-bas pendant toute une vie, puis petit à petit chez soi, c’est devenu ici aussi. Et souvent, la maison de ton enfance devient symbole même de cette enfance, de l’insouciance, et des choses simples.

Comment parler donc d’un pays que l’on a quitté il y a plus de quinze ans ? D’un pays qui ne semble plus être le même. Ma Roumanie à moi est restée figée dans ma mémoire, c’est un espace sans frontière, où le temps s’est arrêté, où on joue toujours la même musique, où les châtaigniers sont toujours en fleurs, et ma grande-mère m’attends assise au pied de nos deux sapins géants. Et puis il y a cette autre Roumanie qui change à une vitesse ahurissante. Ce pays dont je parle la langue, mais avec lequel le dialogue est rompu depuis bien longtemps. Ce pays, un peu comme les autres.

Il était une fois mon pays. Et mon enfance. Des nuits étoilées à la campagne, l’odeur du foin fraîchement coupé, un garçon qui m’embrasse par surprise sous la neige qui tombe, oh! la neige qui ne s’arrête pas de tomber, des coings au four, ma mère qui râle, les balades en voiture, mes colères d’ado, des rêves cousus sur une toile, l’envie de partir …

Bonne fête nationale, Roumanie …


Et puis il y a les petites choses

On aime bien les tremblements de terre ! On adore lorsqu’un truc fait vibrer notre univers, une magnifique nouvelle qui tombe, ce projet qui se concrétise, cette promotion tant attendue, la signature pour un chez-soi, pour une vie, deux lignes rouges, une rencontre comme un ouragan, un je t’aime inespéré … Les tremblements de terre font couler des larmes et de l’encre depuis toujours.

Et on s’y accroche tellement qu’on oublie les petites choses.

Perdus dans notre quête de l’absolu, on fonce vers un but grandiose, les yeux fermés, le cœur rempli d’espoir, un grand rocher posé sur nos épaules. En nous ne prêtons même pas attention à tous les petits cailloux semés sur notre chemin. Et puis une fois arrivés en haut de la montagne qu’on a tant galéré à conquérir, on essaie de poser notre rocher dans l’énorme vide qui s’y trouve. Et, stupeur, cela ne marche pas … le vide est toujours là, presque encore plus grand qu’avant, presque en se moquant de nous et de nos efforts.

Et alors on fait chemin inverse, la tête baissée. On retourne sur nos pas, sans direction, sans repères. Et c’est alors qu’on commence à remarquer les petits cailloux. Tiens, un qui ressemble à une d’étoile, un blanc, un noir, beaucoup vêtus de multiples nuances de gris, quelques-uns ont des formes rigolotes comme un fou rire, un autre creux comme une tasse, des galets comme des câlins qu’on offre à volonté, comme des sourires, comme des gouttes de miel qui tombent d’une tartine de pain grillé un matin où tout est calme.

Et on les ramasse, un par un, on en rempli nos poches, nos mains, et notre cœur. Et on revient en haut de notre montagne, et on les jette dans ce vide qu’on ne savait pas comment combler. Puis on y retourne. Et on en ramasse encore, et encore. Les poches pleines, l’ascension de la montagne une fois, deux fois, dix fois, mille fois, c’est de plus en plus facile, elle semble de moins en moins haute, et, petit à petit, le vide se remplit de petits cailloux, comme des sourires.

Et la montagne n’est plus là. Et nous ne sommes plus les mêmes.


Des boîtes, des morceaux de vie dans des boîtes, et surtout le manque d’une vie comme avant

Je suis devenue minimaliste par accident. Il y a eu, à un certain moment, un trop-plein dans ma vie. Et la seule réponse que j’ai pu trouver ça a été de ranger mon garage. Et me confronter avec les cartons que j’avais déménagés d’un appart à l’autre sans même pas les ouvrir. Et avec des boîtes remplies des choses gardées au cas où. Et avec une énorme araignée qui n’avait pas du tout l’air contente de mes investigations.

Bien trop souvent, on enferme nos vies dans des cartons. Nos souvenirs, nos désirs, nos rêves, on essaie de bien les ranger, pour bien les protéger. On entasse nos rêves et notre envie de vivre dans des boîtes “pour plus tard”, pour ce moment quand on aurait perdu ces quelques kilos, pour quand la personne parfaite fera irruption dans notre vie sur un cheval blanc, pour quand tel ou tel souci sera passé, pour ce jour magique quand tout ira bien. Sauf que ce jour n’arrive jamais.

Et nos boîtes se recouvrent d’une poussière de plus en plus épaisse. Et on se rend compte qu’elle nous font même peur en quelque sort. Parce que les déballer ça veut dire se confronter à leur contenu, trier, renoncer, souffrir, mais aussi apprendre, grandir, oser, … vivre.

En réalité, je voulais juste écrire un texte pour dire que dans cette triste période, il me manque les randonnées, les soirées thé, les discussions qui n’en finissent plus, la musique partagée, manger ensemble, rire, vivre. Vous me manquez, les amis …


La pluie ça fait pousser les patates

La pluie ça fait pousser les patates. Et moi j’aime bien les patates.

J’ai gardé ce texto pendant des mois. Il me faisait sourire.

Puis un jour pluvieux, un jour quand rien n’allait, quand les goûtes de pluie semblaient avoir une pesanteur inhabituelle, un jour quand le froid rongeait même la lumière, ces mots ont pris tout un autre sens. Cette déclaration d’affection toute rigolote m’a fait penser d’un coup au fait que ce sont finalement les mauvais moments qui nous aident à grandir.

Que dans un instant de désespoir, il y a parfois bien plus de sagesse que dans dix livres. Qu’une goutte de pluie cache dans ses mille et une facette, le froid, l’humidité, mais aussi le pouvoir de redonner la vie. Que ce sont les événements et les sentiments négatifs qui nous poussent le plus souvent à quitter notre zone de confort pour chercher autre chose, pour avancer dans une autre direction, pour avancer tout court.

Que la pluie fait pousser les patates, et que nous aimons tous les patates .


L’homme qui voyait a travers les visages

M.Schmitt, vous m’avez déçu avec ce roman.

C’est trop simple. “Les hommes ont la charge des hommes. Mieux : les hommes ont la charge de Dieu.”

“Toute religion est pure à la base, ce sont les hommes qui la ternissent, en l’interprétant et en dérivant des idées plus ou moins fidèles aux concepts de base.” Mais tout ça nous le savions déjà, M.Schmitt. Toute personne lucide et intelligente conclu aujourd’hui sans équivoque que les intégristes ont une vision tordue et fausse du Coran. Tout comme les Grands Inquisiteurs avaient une interprétation de la Bible qui nous donne des frissons encore aujourd’hui. Certes, vous l’expliquez joliment avec la métaphore du feu qui, plus on s’éloigne de son origine, se refroidi. Mais, encore une fois, tout ça nous le savions déjà.

Et j’ai du mal avec Augustin aussi. Il est beaucoup trop plat, beaucoup trop prévisible. Vous m’aviez habitué à des personnages bien plus complexes. J’ai grandi avec Odette Toutlemonde, je me suis forgé des idées en suivant le chemin d’Adolf, j’ai aperçu le monde différemment en voyageant avec Ulysse. Même vos perroquets de la place d’Arezzo me semblent avoir plus de plumes que ce pauvre Augustin. Je vous avoue que j’ai anticipé sans aucune difficulté la plupart de ses mésaventures. Sauf la rencontre avec vous. D’ailleurs, c’est quoi cette mégalomanie de s’écrire dans le récit ? Et pas n’importe comment. Vous vous êtes entouré que de têtes illustres : Mozart, Diderot, Molière, Colette, Pascal, Bouddha et tant d’autres. Une question me trotte dans la tête depuis la lecture du passage décrivant le premier passage d’Augustin à Guermanty : les morts peuvent-ils se dédoubler ? Car sinon, je trouve que vous monopolisez peut-être un peu trop de matière grise défunte autour de vous et de vos chiens, qui ne semblent apprécier guère cette étrange compagnie.

Il y a quand même deux de vos personnages qui se détachent : Oum Kalsoum et la juge d’instruction Poitrenaud. Le premier par son originalité et son rôle inattendu dans le récit, la deuxième par ses propos, et par la magnifique dissimulation de sa vraie nature. Et je ne parle pas ici de la chute lacrymogène qui nous suggère qu’elle serait la mère d’Augustin. Vous l’avez écrite vivante, alors que vous saviez depuis le début qu’elle était morte. Ou peut-être que même vous vous avez été surpris lorsque vous avez constaté avec stupeur qu’elle n’apparaît qu’aux côtés d’Augustin et bizarrement, il n’arrive jamais à goûter ces infâmes bonbons qu’elle lui propose à chaque fois. Je crois qu’elle vous a dupé vous aussi. Tout est possible, car finalement, “qui écrit quand j’écris” ?

Je me plaignais tout à l’heure de la platitude d’Augustin. Mais du coup, je commence à me demander sérieusement si vous n’êtes pas en train de nous vendre ce bonhomme en tant que protagoniste, alors qu’il ne l’est pas vraiment. Certes, c’est bien lui l’homme qui voit à travers les visages, mais peut-être que, du coup, il est uniquement un moyen et non pas une finalité. Il permet aux morts de prendre une place dans le récit, de s’agrandir petit à petit, de retrouver une voix. Ils sont peut-être plus légitimes en tant que protagonistes que ce gamin confus et sans repères. Et puis une autre idée m’effleure l’esprit : et si le vrai personnage principal était finalement le grand absent ? Dieu ? Car finalement toutes les idées convergent vers lui, et l’histoire que vous écrivez, si c’est vraiment vous encore une fois, c’est l’histoire de sa défaite face à l’incompréhension de l’homme. C’est l’histoire d’une volonté qui se heurte aux réalités de ses créatures, et qui demeure lointaine et impuissante.

Bref, mon cher M.Schmitt, je vous en veux un peu pour cette histoire beaucoup trop prévisible à mon goût, cet essai philosophique déguisé en roman, cet Augustin qui me donne envie de lui mettre une claque à chaque page. Mais je me console avec l’idée que peut-être ce n’est pas vous, mais un de vos morts, qui a dirigé votre plume cette fois-ci. Mais ne recommencez pas !


Les gens ne changent pas

“Quelle est la différence entre elle et moi ?”

Elle était une amie qui aimait de tout son cœur un lui, dont la définition de l’amour se réduisait à en connaître plein, et en même temps. Son rêve à elle était de le changer. Lui, comme tout être humain, n’envisageait en aucun cas de se laisser changer.

Moi, j’étais amoureuse d’un autre lui. Qui m’admirait, me serait fort dans ses bras, mais qui ne m’aimait pas. En tout cas, pas comme je l’aurais souhaité.

Quelle est la différence entre elle et moi ?”
“Toi, tu n’essaies pas de me changer.”

J’ai hoché la tête en signe d’affirmation.

Parce que je savais que les gens ne changent pas. Et parce que je savais surtout que les gens ne changent pas pour les autres. Nous avons tous notre zone de confort, qui nous procure un sentiment de sécurité indispensable à notre bien-être. Mais parfois, il y a un quelque chose, ou bien un quelqu’un qui nous invite à une danse en dehors de cette zone familière. Quelqu’un qui arrive à toucher des cordes à l’intérieur de nous-mêmes et à les faire vibrer. Et ces vibrations peuvent même commencer à prendre forme, à s’aligner, et à former des notes, puis une mélodie. Et lorsque cette mélodie commence à nous envelopper, notre zone de confort s’agrandit de manière presque imperceptible, pour l’englober. Et elle devient alors partie de nous, et nous procure le sentiment de sécurité tant recherché.

Mais il se peut aussi qu’un événement vienne perturber cette musique. Les notes se cassent, et notre cerveau nous jette de manière violente dans le cercle étroit qui est notre zone de confort. La musique meurt, la vibration cesse.

Les gens ne changent pas. Mais les gens peuvent évoluer. On grandit, tel que les plantes. Uniquement si les bonnes conditions sont réunies, lorsque les planètes de notre système intérieur sont alignées, seules, ou en résonance avec celles d’une autre âme. C’est alors qu’un équilibre extrêmement fragile se met en place et nous permet d’envisager une autre réalité, d’autres sentiments, un autre je.

On ne peut pas forcer les gens à changer. Tout ce qu’on peut faire, c’est de les accepter, ou tourner la page.

“Quelle est la différence entre elle et moi ?”
“Toi, tu n’essaies pas de me changer.”

J’ai hoché la tête en signe d’affirmation. Mais je sentais que quelque chose manquait.

“Quelle est la différence entre elle et moi ?”
“Toi, tu n’essaies pas de me changer.”
“Non, moi j’essaie juste de te rendre heureux.”


La peur de n’être rien

Extrait de "Ulysse from Bagdad", d'Eric Emmanuel Schmitt

L’homme lutte contre la peur mais, contrairement à ce qu’on répète toujours, cette peur n’est pas celle de la mort, car la peur de la mort, tout le monde ne l’éprouve pas, certains n’ayant aucune imagination, d’autres se croyant immortels, d’autres encore espérant des rencontres merveilleuses après leur trépas; la seule peur universelle, la peur unique, celle qui conduit toutes nos pensées, c’est la peur de n’être rien. Parce que chaque individu a éprouvé ceci, nu fût-ce qu’une seconde au cours d’une journée: se rendre compte que, par nature, ne lui appartient aucune des identités qui le définissent, qu’il aurait pu ne pas être doté de ce qui le caractérise, qu’il s’en est fallu d’un cheveu qu’il naisse ailleurs, apprenne une autre langue, reçoive une éducation différente, qu’on l’élève dans une autre culture, qu’on l’instruise dans une autre idéologie, avec d’autres parents, d’autres tuteurs, d’autres modèles. Vertige!

Moi, le clandestin, je leur rappelle cela. Le vide. Le hasard qui les fonde. A tous. C’est pour ça qu’ils me haïssent. Parce que je rôde dans leurs villes, parce que je squatte leurs bâtiments désaffectés, parce que j’accepte le travail qu’ils refusent, je leur dis, aux Européen, que j’aimerais être à leur place, que les privilèges que le sort aveugle leur a donnés, je voudrais les acquérir; en face de moi, ils réalisent qu’ils ont de la chance, qu’ils ont tiré un bon numéro, que le couperet fatal leur est passé au ras des fesses, et se souvenir de cette première et constitutive fragilité les glace, les paralyse. Car les hommes tentent, pour oublier le vide, de se donner de la consistance, de croire qu’ils appartiennent pour des raison profondes, immuables, à une langue, une nation, une région, une race, une morale, une histoire, une idéologie, une religion. Or, malgré ces maquillages, chaque fois que l’homme s’analyse, ou chaque fois qu’un clandestin s’approche de lui, les illusions s’effacent, il aperçoit le vide: il aurait pu ne pas être ainsi, ne pas être italien, ne pas être chrétien, ne pas … Les identités qu’il cumule et qui lui accordent de la densité, il sait au fond de lui qu’il s’est borné à les recevoir, puis à les transmettre. Il n’est que le sable qu’on a versé en lui; de lui-même, il n’est rien.